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Après un livre, il faut que je me reconstitue de l’organe, j’ai besoin d’un médecin, d’un coach qui retisse mon corps et mon âme. Ou plutôt : qui me fasse resigner un bail neuf. Je lis de la philosophie, comme un autodidacte admiratif : c’est alors à la fois mon point d’appui et mon mur des lamentations ; j’y entends quelqu’un qui parle et qui me dit à l’oreille « fais-le, vas-y » ; je lis, j’admire, je pleurniche d’admiration. Je lis aussi tout ce qui me tombe sous la main. Pas assez de littérature peut-être. Bref, je reconstruis mon habitat mental. Cela dure deux ou trois ans. Pendant tout ce temps, je suis exclu du livre : c’est une fête privée, il y a un type énorme devant qui dit « ce n’est pas la peine de t’énerver, tu ne rentres pas ».
[…]
Je prends des notes, comme si je faisais un journal de méditation sur comment faire un livre. Je pourrais les appeler « notes théoriques », mais en fait, elles sont très faibles sur le plan théorique. Si j’essaie de les compacter, ce n’est rien du tout. C’est Shining : cinq cents pages avec la même idée, en croyant tous les jours que c’est différent. Au milieu de cette espèce d’activité, faite de pleurnichage et de tripotage, tout d’un coup, j’ai le déclic. Ah ! fantastique ! Et je commence. Ce matin de juin 2008 : scène d’auberge. Parfait. Je vois la scène, mais je la vois, via le cinéma. C’est embêtant. Technicolor, Moonfleet, ou Si Versailles m’était conté. Je vois les habits bleu électrique. Un type arrive et se met à parler, un truc à la Diderot. Je me dis : c’est formidable. Le lendemain, je relis, je me dis : c’est rien, c’est une scène de genre, un film à costumes, déchire. Je sais que c’est foutu, mais comme je suis angoissé, je le tripote, je vais au restaurant, il faut manger pour écrire, bon j’écris dessus. Bref, je continue. Et là, tac, je dépose un autre début. J’appelle Carine, je dis Carine, ça y est, j’ai le truc. Elle me dit Formidable. En plus, j’ajoute, c’est merveilleux, parce que là, un nouveau type arrive à cheval. Et je peux récupérer l’auberge, et la coller avec. Ça marche. J’imprime, je colle, j’ai quatre pages, je suis le roi. Le lendemain, je relis, ce n’est pas ça, ou plutôt ce n’est qu’une partie du problème. Et écrire c’est se déplacer gaiement dans ce problème, main dans la main avec son ami lecteur, j’ai compris. Ouf. Et je recommence. Deux ans comme ça, c’est fatigant. Évidemment, je n’ai pas une idée tous les jours, j’ai une idée tous les quinze jours. Tous les quinze jours, j’ai une possibilité de début. Et puis un jour, il y a un vrai bon début. Qui est en fait la martingale, le début qui contient tous les autres. J’ai construit l’organe de présentation, Bonjour, c’est moi, call me Ismael, allow me etc., I am the devil. Et après, immédiatement, je reprends tout ce qui a été écrit auparavant, toutes ces petites scènes abandonnées, qui se mettent en rang comme un petit bataillon, avec des unijambistes, un cul-de-jatte, trois borgnes, la fine équipe, et bon an mal an, ça s’ébranle. Je me retrouve avec un truc assez gros. Je le compacte, j’enlève pratiquement tout, je garde une phrase ici ou là. Et j’ai un tout un petit bâti. Un bout de robe, ou un début de guerre. Cela va devenir un chapitre. Je commence à me sentir bien. Un deuxième chapitre se met en marche, un troisième, un quatrième. Et après, je fais tout avancer en même temps. Tous les chapitres-chevaux en ligne. Cela devient de plus en plus compliqué. Faut parier. On est au bout de deux ans et demi. Je fais marcher tous les chapitres en même temps, parce que je relis tout en même temps. C’est une course. Dès que j’ai fait un progrès à un endroit, il se répercute à un autre endroit. Au bout de trois ans, je me retrouve avec quelque chose qui ressemble à un livre, 150-200 pages. Là, je m’assois, et je me dis : ce n’est rien, parce que c’est mort. C’est bien fait, mais ce n’est pas un livre. Il manque quelque chose d’énorme. Le jour où j’ai tout fini, il faut donc encore que je l’écrive. L’écrire, c’est écrire presque le même livre. Mais il faut l’expérimenter une fois. Une fois, c’est trois ou quatre mois, ou trois jours. Je réécris tout le livre, d’un trait. Je me sers des choses écrites. C’est comme une descente à ski. J’avais dessiné les portes, j’en vire quelques-unes, et je descends. Ou bien : je suis comme en ballon, je lâche du lest, je balance les commodes Louis XV pour monter plus haut. Et donc le truc se fait, et voilà. C’est un va-et-vient entre des opérations morbides et des opérations vivantes. Dépôt, vie, dépôt, vie.

Olivier Cadiot, Cap au mieux (entretien), Vacarme n°45 (automne 2008).

 

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