archive

Erat nox

Je veux dire, bien sûr, la dernière fois pour moi. Dans cinq ans, en effet (les commémorations officielles, pour souligner leur solennité, probablement, ont adopté un rythme quinquennal) à l’occasion du 70e anniversaire de la découverte et de la libération des camps, je ne serai plus là.
Pour la dernière fois, donc, le 11 avril, ni résigné à mourir ni angoissé par la mort, mais furieux, extraordinairement agacé à l’idée de n’être bientôt plus là, dans la beauté du monde, ou bien, tout au contraire, dans sa fadeur grisâtre – ça revient au même, dans ce cas précis -, pour la dernière fois je dirai ce que je pense avoir à dire.

Jorge Semprún, Mon dernier voyage à Buchenwald, Le Monde, 6 mars 2010.

 

Es verdad que el desdén de Semprún hacia nuestra pomposa cultura local, tan enraizada como las gachas o el pan con tomate, le convertía en un elefante en cacharrería. […] Entre mi generación y la suya hay un cuarto de siglo de diferencia, y sin embargo me siento como perteneciente a ese mundo que se va con él, que habla como él y que se expresa como él. Y lo digo en la convicción de que, si miro hacia atrás, creo que nunca he coincidido políticamente con Jorge Semprún, ni ayer ni hoy. Pero escucharé atentamente lo que pueda decir el 11 de abril en Buchenwald. Una parte de mi generación se despide, y me temo que sea lo mejor de ella.

Gregorio Morán, Jorge Semprún se despide, La Vanguardia, 20 marzo 2010.

 

Publicités

 

Il y a un homme qui s’est suicidé, Bruno Bettelheim, très méprisé par les psychanalystes, mais merveilleux penseur cependant, qui a écrit Les blessures symboliques qui est un très grand livre sur le féminisme et qui a écrit La forteresse vide, un très grand livre sur ceux qui ne souhaitent pas parler, qui ne souhaitent pas vivre quand ils sont tout petits et qui est un livre qui me touche extraordinairement. Il s’est, il s’est, il s’est en effet suicidé en prenant un sac de l’épicerie où il avait fait ses courses et a plongé sa tête dedans parce qu’il en avait assez de… de vivre. Mais lorsqu’il était dans le camp de Buchenwald, Bruno Bettelheim a survécu à l’aide d’une phrase qui est une phrase d’Horace – pardonnez-moi c’est en latin mais – mors ultima linea rerum, la mort est la ligne ultime des choses, c’est-à-dire à l’instant où ce serait trop insupportable la déréalisation à laquelle me… les nazis me conduiraient, je pourrais choisir ma mort parce qu’il y a toujours une dignité possible à partir de cette ligne… sur laquelle nous écrivons nos vies comme écrivains et qu’il y a la possibilité de recourir à l’interruption. La mort… la nature nous a donné la possibilité de ne pas souffrir trop loin l’avilissement…

Pascal Quignard, entretien avec Alain Veinstein, le 4 septembre 2009.